L'Apartheid de l'âge : l'Usufruit du Temps de Bernard Pivot
1 source
Cet extrait de Bernard Pivot explore la réalité psychologique et sociale du vieillissement avec une franchise teintée d'humour et d'amertume. L'auteur y décrit le passage brutal vers une forme d'exclusion invisible, où le regard déférent mais distant des jeunes signale l'entrée dans une catégorie à part. Bien qu'il rejette les marques de politesse excessives qui soulignent son déclin physique, il prône une résistance active par le désir et le refus de toute renonciation. Le texte se conclut sur une réflexion poétique concernant la perception du temps, transformant la fin de vie en une jouissance esthétique portée par la musique de Mozart. Finalement, Pivot nous invite à considérer les années restantes non comme un fardeau, mais comme un usufruit précieux dont il faut profiter sans retenue.
Monologue intérieur :
“Le moment où ça bascule”
Tu sais…
le pire, c’est pas de vieillir.
Non.
Le pire…
c’est de pas savoir quand ça a commencé.
Parce que dans ma tête…
rien n’a changé.
Je suis encore là.
Clair.
Vivant.
Allumé.
Plein de projets… plein d’envies.
Et pourtant…
il suffit d’un geste.
Un petit geste banal.
Une fille dans le métro
qui se lève
qui me regarde
qui me sourit
et qui me dit :
👉 “Prenez ma place.”
Et là…
quelque chose casse.
Pas dans mon corps.
Non.
Dans ma perception.
Parce que ce qu’elle vient de me dire, sans le dire…
c’est pas “je suis gentille”.
C’est :
👉 “Toi… t’es rendu là.”
Et ça…
ça me rentre dedans.
Parce que moi…
je me sens encore du même bord.
Pas du côté de ceux qu’on ménage.
Pas du côté de ceux qu’on protège.
Du côté de ceux qui vivent.
Mais visiblement…
le monde ne me voit plus comme ça.
Et c’est là que je comprends.
On ne vieillit pas dans le miroir.
On vieillit…
👉 dans le regard des autres.
C’est eux qui décident.
Pas toi.
Un jour…
on ne te parle plus pareil.
On te respecte plus…
mais moins.
Moins comme un égal.
Plus comme un souvenir.
Et c’est subtil.
C’est poli.
C’est propre.
Mais c’est violent.
Une forme d’exclusion douce.
Presque élégante.
Alors quoi ?
J’accepte ?
Je ralentis ?
Je m’assois ?
Non.
Je refuse.
Je refuse de sortir du jeu.
Je refuse de devenir une version atténuée de moi-même.
Je continue.
À désirer.
À créer.
À bouger.
À goûter.
Parce qu’au fond…
il y a une chose que je commence à comprendre.
Le temps…
m’appartient pas.
Je ne le possède pas.
Je ne peux pas l’accumuler.
Je ne peux pas le protéger.
Je peux juste…
👉 l’utiliser.
Et peut-être que c’est ça, la clé.
Arrêter de vivre comme si le temps était un capital.
Et commencer à vivre comme si…
👉 c’était un usufruit.
Un droit de passage.
Chaque journée…
c’est pas une réserve.
C’est un fruit.
Et un fruit…
ça se mange maintenant.
Pas plus tard.
Sinon…
ça pourrit.
Alors tant qu’à y être…
tant qu’à être là…
je vais le manger.
Tout.
Jusqu’à la dernière bouchée.
Jusqu’à la dernière note.
Pas lutter contre le temps…
👉 mais remplir le temps.
Et peut-être qu’à la fin…
quand tout va ralentir…
quand tout va se déposer…
il va rester juste ça :
Un peu de musique.
Un peu de beauté.
Un peu de moi… encore en train de vivre.
Et là…
je vais comprendre.
Que j’ai jamais perdu contre le temps.
Parce que j’ai joué jusqu’au bout.
Aucun commentaire:
Publier un commentaire